De la dépendance à l'autonomie — le RAG local comme stratégie d'entreprise

L'histoire se répète : les leçons oubliées de l'hébergement web

Il y a vingt ans, les entreprises faisaient un choix qui semblait anodin : externaliser leur hébergement web chez des fournisseurs américains qui proposaient des services plus performants et moins chers que les alternatives européennes. Beaucoup n'ont jamais envisagé les implications à long terme de cette décision. Aujourd'hui, certaines paient encore le prix de cette dépendance — en frais de migration, en contraintes techniques, ou en vulnérabilité face aux changements de politique tarifaire.

Le marché de l'IA générative présente des similitudes troublantes. Une poignée d'acteurs américains — OpenAI, Anthropic, Google — captent l'essentiel de la demande européenne. Leurs services sont excellents, leurs prix compétitifs, leur facilité d'intégration remarquable. Mais les signaux d'alerte s'accumulent pour qui veut bien les voir.

L'anatomie de la dépendance technologique

Le vendor lock-in dans l'IA prend des formes subtiles. La plus évidente est l'accoutumance aux API propriétaires. Chaque fournisseur a ses conventions, ses formats de prompt optimaux, ses comportements spécifiques. Une application optimisée pour GPT-4 ne fonctionnera pas de manière optimale avec Claude ou Gemini sans retravail significatif.

Moins visible mais plus pernicieux : la dépendance aux embeddings. Les vecteurs générés par text-embedding-ada-002 d'OpenAI ne sont pas interchangeables avec ceux de Cohere ou de modèles open source. Changer de fournisseur d'embeddings impose de re-vectoriser l'intégralité de votre base documentaire — une opération coûteuse et longue pour les corpus importants.

Le fine-tuning crée un verrouillage encore plus profond. Un modèle affiné sur la plateforme OpenAI ne peut pas être exporté, modifié, ou transféré ailleurs. Le travail d'adaptation, potentiellement des mois d'efforts, appartient de facto au fournisseur qui héberge le modèle résultant.

Les risques concrets de la concentration

La concentration du marché de l'IA autour de quelques acteurs américains expose les entreprises européennes à plusieurs catégories de risques.

Le risque tarifaire est le plus immédiat. Les prix des API ont certes baissé de 80-90 % depuis 2023, mais cette tendance n'est pas garantie à l'infini. Une fois qu'une entreprise a intégré profondément une API dans ses processus critiques, sa capacité de négociation devient limitée. Les exemples de hausses de prix brutales dans l'industrie du SaaS — Salesforce, Adobe, AWS — rappellent que la bienveillance tarifaire des débuts ne survit rarement à la maturité d'un marché.

Le risque de discontinuité mérite attention. OpenAI a déjà déprécié plusieurs modèles, forçant ses clients à migrer dans des délais contraints. Que se passe-t-il si le modèle sur lequel repose votre application critique est retiré ? Ou si une mise à jour modifie son comportement de manière incompatible avec vos cas d'usage ?

Le risque géopolitique prend une acuité nouvelle. Les tensions commerciales entre les États-Unis et l'Union européenne, les restrictions d'exportation technologique vers la Chine, les évolutions réglementaires américaines : autant de facteurs sur lesquels une entreprise française n'a aucune prise, mais qui peuvent affecter son accès aux services dont elle dépend.

L'autonomie stratégique : définition et composantes

L'autonomie stratégique en matière d'IA ne signifie pas l'autarcie technologique — objectif irréaliste et probablement contre-productif. Elle désigne la capacité à maintenir des options, à limiter les dépendances critiques, et à conserver la maîtrise des décisions clés concernant l'évolution de ses systèmes.

Cette autonomie repose sur trois piliers.

La portabilité des données et des modèles : pouvoir migrer ses corpus, ses fine-tunings, ses pipelines vers une infrastructure alternative sans repartir de zéro. L'utilisation de formats standards (GGUF, SafeTensors) et de bases vectorielles open source (Milvus, Qdrant) facilite cette portabilité.

La diversification des fournisseurs : ne pas dépendre d'un unique provider pour l'ensemble de la chaîne. Une architecture qui utilise Mistral pour certaines tâches, un modèle local pour d'autres, et une API cloud en fallback réduit le risque de point de défaillance unique.

La compétence interne : disposer des équipes capables de comprendre, évaluer et opérer les technologies d'IA. Sans cette compétence, l'entreprise reste prisonnière de ses prestataires, incapable de challenger leurs recommandations ou d'identifier des alternatives.

Le mouvement vers la souveraineté : signaux faibles et tendances fortes

Le marché européen amorce une prise de conscience. Plusieurs indicateurs convergent.

L'investissement public massif dans l'IA souveraine témoigne d'une volonté politique. La France a annoncé 109 milliards d'euros d'investissement lors du Sommet de Paris sur l'IA en février 2025. Le supercalculateur Jean Zay, avec ses 125,9 petaflops et plus de 3 000 GPU, soutient déjà 150 startups françaises dont Mistral et Hugging Face.

La montée en puissance des alternatives européennes offre des options crédibles. Mistral AI, valorisée 11,7 milliards d'euros en septembre 2025, propose des modèles rivalisant avec GPT-4 sur de nombreux benchmarks. Aleph Alpha en Allemagne cible le secteur public avec une approche centrée sur l'explicabilité. LightOn développe des solutions on-premise pour l'industrie.

Les exigences réglementaires poussent dans la même direction. L'AI Act européen impose des obligations de traçabilité, d'audit et de documentation que les solutions locales satisfont plus naturellement. Les marchés publics incluent de plus en plus des clauses de localisation des données et de préférence pour les solutions européennes.

Construire l'autonomie progressivement

La transition vers une plus grande autonomie ne s'improvise pas. Elle suit généralement un chemin en trois étapes.

Phase 1 : Cartographie et réduction des dépendances critiques. Identifier les services d'IA dont l'interruption paralyserait l'activité. Évaluer les alternatives existantes. Mettre en place des abstractions (couches d'interface) permettant de changer de provider sans réécrire les applications.

Phase 2 : Expérimentation avec des solutions alternatives. Tester des modèles open source sur des cas d'usage non critiques. Évaluer les performances réelles (pas seulement les benchmarks) sur vos données métier. Construire l'expertise interne progressivement.

Phase 3 : Déploiement hybride ou souverain. Pour les applications sensibles ou à fort volume, migrer vers une infrastructure maîtrisée. Conserver une capacité cloud pour les usages exploratoires ou les pics de charge. Maintenir une veille technologique active sur l'évolution des options.

Le cas particulier des PME

Les grandes entreprises disposent des ressources pour investir dans l'autonomie technologique. Qu'en est-il des PME ?

Paradoxalement, les PME ont souvent moins à perdre dans une migration vers le local. Leurs volumes sont plus faibles, leurs applications moins complexes, et leur agilité plus grande. Une PME de 50 personnes peut déployer un système RAG fonctionnel sur une RTX 4090 en quelques semaines, là où un grand groupe mettra des mois à naviguer ses processus internes.

L'écosystème open source a considérablement abaissé la barrière d'entrée. Ollama permet d'installer et d'exécuter Mistral ou LLaMA en une commande. LangChain et LlamaIndex offrent des frameworks de RAG production-ready. Les tutoriels et la documentation abondent.

Le véritable défi des PME n'est pas technique mais humain : disposer d'au moins une personne capable de maintenir le système, de diagnostiquer les problèmes, et de suivre les évolutions technologiques.

Recommandation stratégique

L'autonomie n'est pas une fin en soi. C'est un moyen de préserver la liberté de choix dans un marché qui évolue rapidement et dont les rapports de force restent incertains. Une entreprise qui dépend entièrement d'OpenAI aujourd'hui n'a aucune garantie que cette dépendance sera confortable dans cinq ans.

Construire une capacité de RAG local ne signifie pas abandonner le cloud. Cela signifie disposer d'une alternative crédible qui peut être activée si les circonstances l'exigent — hausse des prix, changement de conditions, évolution réglementaire, ou simplement identification d'une opportunité d'optimisation.

Les entreprises qui auront investi dans cette optionalité seront mieux positionnées que celles qui auront fait l'économie de cette réflexion. L'histoire de l'informatique d'entreprise suggère que ce scénario n'est pas hypothétique — c'est une quasi-certitude à un horizon de cinq à dix ans.